FAIRHEAD

Impossible de me souvenir comment l'Irlande du Nord est apparue sur nos radars. La seule chose dont je sois sûr c'est que l'idée est venue alors que nous étions encore sur le sol islandais. Nous avions envie de repartir ensemble, de continuer à fouiller les spots délaissés de la planète, de pousser un peu plus le vice. Pas si simple après la folie islandaise.
L'Islande avait comblé notre soif de dépaysement, de paysages lunaires et d'escalade atypique. Nous avions poussé loin le curseur de l'inconfort et de l'insolite. L'Irlande du Nord nous semblait un moyen de rééquilibrer les curseurs. Réduire l'espace laissé à l'aventure et à l'inconnu au profit d'une escalade un peu plus balisée. Enfin… ça c'était sur le papier.

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AU NORD, TOUJOURS PLUS AU NORD
Après un voyage étonnamment calme et réglé, je rejoins Florence, Gérôme et Adrien en plein cœur de Dublin. Nous dégotons une chambre pour la nuit et partons aussi sec enfiler nos premières pintes de bières. Dublin ne déroge pas à sa réputation, la bière est une religion, à tel point que nous fuyons le comptoir plus vite que prévu, effrayés par tant de litres de Guinness. Premier but du voyage. 
Le lendemain nous prenons donc la route de bonne heure, étonnamment frais. Les voyages se suivent et ne se ressemblent pas. 

L'Irlande regorge de spots de grimpe disséminés sur le territoire. Pour la quasi totalité il s'agit de sites de trad à la sauce britannique, comprenez, totalement démunis du moindre équipement et bien loin du single crack facile à protéger. Toutefois, un site a vite retenu notre attention : une barre de dolérite (roche volcanique) haute d'une centaine de mètres et longue de plusieurs kilomètres, faisant face à l’Écosse, aux confins de l'Irlande du Nord.
Le Fairhead. Un nom à vous faire claquer des miches. Rassurez-vous, il n'y a pas que le nom…

Adieu le trèfle à quatre feuilles, nous quittons donc Dublin pour le nord. Nous passons la frontière puis Belfast sans encombres ni contrôles, la période des Troubles est bien loin. La route continue vers le nord, toujours plus au nord. 
Après quelques heures, le fourgon s'arrête au port de Ballycastle. Impossible d'aller plus loin, c'est le point le plus septentrional du pays. Ici on quitte la modernité de Dublin pour ne garder que l'essentiel : la bière, le folk et le fish'n'chips. Au large se dresse fièrement la barre du Fairhead. Le spot est imposant, bien plus qu'on ne l'imaginait.  

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SEAN THE FARMER
Sean est la première personne que nous rencontrons au Fairhead. Mais c'est également le premier cru du voyage, son accent incompréhensible est le pire que nous ayons entendu, juste après celui de notre ami Pouvreau. Aussi incroyable que cela puisse paraître, Gérôme fut d'ailleurs le seul d'entre nous à pouvoir dialoguer avec ce gentil bonhomme irlandais. Sans la bienveillance de ce fermier, l'escalade n'aurait jamais pu se développer au Fairhead. Il accorde l'accès sur ses terres surplombant les différents secteurs, sous réserve que les grimpeurs respectent le calme des troupeaux de brebis, et propose même pour quelques livres un camping au milieu d'un village en ruine. 

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Une fois le campement jeté au milieu des ruines, nous partons découvrir au plus vite le spot. Les cinq kilomètres de falaises tombent dans l'Océan, l'accès se fait donc depuis le haut, après quelques petites minutes de marche au milieu des champs. 
Nous nous jetons sur le premier secteur accessible : The Prow. Des orgues raisonnablement inclinés, à l'abri du vent et parfaitement orientés au sud, en font un secteur classique et idéal pour découvrir le trad irlandais. 
En bon frenchies, nous descendons au pied de la falaise par une faille et évitons ainsi notre premier rappel à la sauce Irish. Oui… il n'y a pas de relais non plus au Fairhead. 
Nous décidons de rester humbles, quelques E25A suffiront à nous faire transpirer émotionnellement. 
Les premières heures au Fairhead sont fabuleuses, la pose des protections s'avère relativement évidente et, de la météo capricieuse nous ne verrons que la douceur d'une fin de journée ensoleillée, à l'abri du vent. Ça n'allait pas durer.  

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IRLANDE… DU NORD
Le lendemain nous posons nos sacs au pied d'un nouveau secteur, bien décidés à enfin passer aux choses sérieuses. Adieu les tropiques, cette fois-ci la barre est encore à l'ombre, fouettée par le vent et les accueillantes fissures de la veille font place à des dalles géométriques, laissant supposer que le placement des protections sera moins aisé. E46A. Sur le papier rien d'insurmontable, et suite logique de l'évolution du parfait petit grimpeur de trad irlandais. Oui, mais. Nous comprenons vite… que nous ne comprenons rien.
Gérôme joue le fusible et s'élance en premier, armé d'une demi tonne de friends, coinceurs, excentriques et autres bibelots inutiles. Après cinquante mètres d'escalade et un final torride dans une fissure, on comprend que la descente ne sera pas plus évidente que la montée. Il se rétablit sur le plateau puis désescalade, hésite, remonte à nouveau et finit par crier : « Descends moi doucement Flo, ça craint… ». Arrivé au sol, Gérôme nous explique qu'il n'a rien trouvé de mieux qu'un mauvais bout de fer planté dans l'herbe pour établir son relais. Welcome in Ireland.  
Je crois que c'est là, à ce moment précis, qu'on a compris. Compris qu'on avait changé de jeu, que rien ne serait anodin une fois le pied décollé du plancher des moutons. 
Pour l'escalade balisée on repassera. 
On quitte le pilote automatique pour reprendre les commandes. Florence et Adrien n'en mènent pas large avant de partir à leur tour dans la voie mais savent à quoi s'en tenir. Il faut serrer les miches et s'appliquer. L'escalade en Irlande n'est pas le même jeu, il ne suffit pas de serrer les prises, il faut prendre le temps de réfléchir à son itinéraire, protéger sa progression, savoir en garder sous le pied et engager intelligemment. 
Sous son célèbre bonnet, Gérôme mène la danse et décide de partir dans un nouveau E46A. Après tout, peut-être que le premier n'était qu’un mouton noir sous-côté !
Bis répétita. Gérôme engage plus que de raison, s'applique et se rétablit finalement au sommet après un bon gros combat… E46A… Florence et Adri iront, mais en moulinette ! 
Deuxième but du séjour. 

Ah si, j'oubliais… la barre n'est jamais passée au soleil. 


ACCLIMATATION
Jour après jour, bière après bière, le Fairhead nous livre son caractère et ses secrets. Nous prenons le pli, acceptons de revoir notre copie et nos ambitions. Nous apprenons à faire des relais propres au sommet avant de se lancer tête baissée dans l'escalade. Certains d'entres eux resteront dans les mémoires, comme le relais de « primal scream », nécessitant soixante mètres de stat pour trianguler deux mauvais blocs et un friends placé dans une fissure. 

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Primal scream, probablement l'un des itinéraires les plus exposés du Fairhead. Une immense dalle, aussi attirante qu'impossible à protéger. Une variante permet d’apprivoiser la bête et de shunter les vingt premiers de solo par une grande traversée depuis la fissure de droite. C'est cette version que Gérôme décide d'aller visiter en fin de journée. Cette fois-ci interdiction de faire le fou, la méthode locale prend tout son sens : d'abord repérer la voie en moulinette, caler les méthodes et surtout déchiffrer le casse-tête des coinceurs. Car c'est bien là tout le jeu du trad, la difficulté de l'escalade n'est qu'une part du gâteau, la plus grosse difficulté étant souvent la pose des friends ou des coinceurs pour éviter de faire un retour à la case départ.  
Gérôme défriche assez vite l'affaire et pose son diagnostic : « c'est pas très dur, peut-être 7A, mais c'est du solo… ». Pas étonnant que Sir Honnold ait choisi d'enchaîner la voie sans corde, au moins il n'y a pas d’ambiguïté. 

Bien que leur nombre soit inversement proportionnel à celui des moutons, nous apercevons quelques rares grimpeurs. Un soir nous faisons la marche retour vers le campement avec plusieurs d'entre eux. Ils sont irlandais, originaires de Belfast pour la plupart, et habitués du Fairhead. Ils nous racontent qu'ils ont observé, amusés, notre façon d'éviter méticuleusement les rappels pour descendre squatter le pied de la falaise avec pique-nique, chien et thermos de café : « French style ». 
L'escalade ici traîne une certaine tradition, plus proche de l'alpinisme et de l'esprit aventurier que d'une pratique aseptisée sur des falaises surpeuplées. 
Mais l'escalade traditionnelle est élitiste, radicale et tout le monde n'a pas envie de risquer sa vie tous les dimanches. Cependant, Chris et les autres nous expliquent que les choses commencent à bouger, sortie des Troubles, une nouvelle génération de grimpeurs voit le jour. Plus attirée par le bloc et les voies sportives que par l'envie d'engager le steack à chaque fois qu'ils sortent les chaussons. À l'image de Ricky Bell, certains grimpeurs irlandais montent donc au créneau pour tenter de developper certains spots impossibles à protéger et donc délaissés par les précurseurs. Ricky, nous raconte qu'il a récemment réuni les anciens pour leur demander l'autorisation de planter les premiers spits. Les dieux du clean climbing commencent à plier le genou. 

Nous voilà bien avancés sur l'histoire de l'escalade en Irlande du Nord mais pas plus sur le sytème de cotation, malgré les bières, la logique so british nous paraît toujours aussi… illogique. Chaque débrief « bière/cacahuètes » tourne au pugilat dès que nous abordons la question des cotations. Difficile dans ces conditions de s'aventurer dans des voies plus dures sans risquer le bloody sunday ! 
Ricky concède qu'il ne peut rien pour nous, mais nous conseille quand même un célèbre E86C, Rockafella. 

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Je vous entends sourire d'ici : « Ah les fiottes, ils font du 6C… ». Avant toute réaction hâtive, prenez en considération la chose suivante :
Dans le cas de Rockafella, il s'agit (grosso modo) de faire un 8A de vingt-cinq mètres dont le crux est situé aux deux-tiers de la voie, juste au-dessus de deux friends relativement délicats à poser, eux-mêmes situés bien trop loin des précédents pour vous éviter de brouter le gazon s’ils venaient à céder en cas de chute… vous comprenez donc que le E86C c'est pas pour les fiottes !
Maintenant que nous parlons de la même chose, revenons-en à nos moutons :

Aux grands mots les grands moyens. Nous envoyons au turbin notre meilleur ingénieur relais pour sécuriser l'affaire, suivi de notre photographe fusible pour tester l'ensemble. Une fois la moulinette en place, chacun des grimpeurs peut alors tenter de rassurer son fort intérieur avant d'oser mettre un run, un vrai ! 
À chacun sa méthode, Adrien opte pour la célèbre méthode du « jacky testing ». Méthode inspirée de la NASA, qui consiste à se pendre de tout son poids sur un mauvais coinceur avant de secouer énergiquement jusqu'à rupture de l'ensemble. La mesure alors effectuée donne un indice d'engagement acceptable. Florence, elle, préfère tester ses protections en « moulitête », s'infligeant des vols absurdes pour convaincre son inconscient subconscient que son dernier jour n'est pas venu. Gérôme, quant à lui, plus pragmatique, décide de mettre un run et de ne pas tomber… au moins ça règle le problème. BIM. Premier E8 dans la besace pour les frenchies. 
Après avoir passé la journée pendu sur la stat à l'ombre et au beau milieu du terrible Grey man path… je savoure le retour par les crêtes, bercé par le soleil. À cet instant, notre seule inquiétude avec Adrien est de savoir dans quel ordre nous allons boire les 120 bières gardées patiemment sous l'oreiller dans l'attente de la première croix. 
C'était sans compter sur la folie Pouvreau…

TORPILLONS LE FAIRHEAD  
Gérôme s'arrête au beau milieu du chemin et pose son sac. Nous mettons quelques secondes à reconnaître l'endroit, nous sommes à l'aplomb de Primal scream. Florence se retourne vers nous, pas vraiment ravie : «  Gé veut mettre un run… ». Gloups… Nous sommes surpris que Gérôme trouve encore le courage pour se lancer dans ce combat psychologique alors qu'il vient déjà de plier Rockafella. Peu importe, on s'active pour remettre en place le relais puis Adrien et Gérôme descendent en rappel jusqu'à la vire intermédiaire et établissent le relais. Ils tirent le rappel, cette fois-ci il n'y a plus de filet. La lumière est dingue, les conditions sont idéales, l'un de ces moments parfaits où tout s'arrête, où seule l'escalade compte.
Gérôme s'applique sur chaque mouvement, il pose quelques protections séparées par de longs, très longs runouts… Le seul bruit est celui de mon déclencheur. Florence reprend sa respiration, Gérôme se rétablit, il vient de plier l'affaire sans sourciller. On n'aura pas assez de bières…

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Dès le lendemain, nous retournons au Grey man path, Florence enchaîne à son tour Rockafella, imitée dans la foulée par Adrien. Le jeu du trad devient terriblement addictif, et les croix sont d'autant plus euphorisantes. Ce sont nos dernières heures au Fairhead. Gérôme empoche Paralysed power E66B puis nous filons à Ballycastle, le traditionel Fish'n'chips. Pendant que des jeunes en combinaisons néoprènes se jettent dans l'eau froide du port, nous convenons d'une chose : l'Irlande du Nord nous aura poussés bien loin dans nos retranchements. Un pays où l'escalade transpire du caractère de ses habitants, entiers, caractériels mais tellement attachants. 

 

Un énorme merci à Ricky pour son inspiration, sa vison de l'escalade et son accueil, merci à Eamon et Kris pour la bande son et les bières partagées...merci à tous les Irlandais, the french guys will be back soon ! 

 

Merci à Petzl pour son soutien.